Le Nouchi, de l’or sorti de la boue Leadership

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Le Nouchi, incontestablement, est l’une des plus belles richesses que la rue ait pu apporter à une civilisation moderne. La Côte d’Ivoire, pays du Nouchi, depuis l’extérieur et grâce à cet argot, donne l’image d’une nation créative, imaginative et qui respire la bonne humeur. Tout le monde ou presque parle le Nouchi, les burkinabés, les camerounais, les canadiens, les français et même les libanais. Mais comment est né ce langage ? Qu’est-ce qu’il représente réellement ? Quel est son impact dans la société ? Dossier spécial.

En Côte d’Ivoire, la langue officielle c’est le français, mais la langue populaire et populeuse c’est le Nouchi. Partout dans les rues de la Capitale économique du pays, Abidjan, on peut entendre des badauds, frénétiques à souhait, lancer des phrases dont les sens sont plus inextricables qu’ébahissant. Mais tâchons de ne pas nous y méprendre. Cet argot n’est pas l’apanage de la rue et de ceux qui y règnent. Du moins, cela n’est plus le cas. Des intellectuels, des cadres et même des politiques de haut rang en usent, de temps en temps, pour faire valoir leur ‘’ivoirité’’ et se faire aimer de la masse.

Les Ziguehi, précurseurs du Nouchi

Pour la nouvelle génération, Ziguehi ne rime à rien. Le natif des années 70, 80 et 90, quant à lui, ressentira une forte nostalgie à l’évocation de ce mot. Le mouvement Ziguehi naît dans les années 70. À cette époque, la Jeunesse ivoirienne avait un hobby, les salles de cinéma. Ceux-ci, férues de films karaté, aimaient créer des clans et prenaient beaucoup de plaisir à se défier et à se battre comme cela était donné de le voir dans la projection de ces productions cinématographiques. Ceux qui avaient battaient l’habitude de se battre dans la rue ont pris le nom de Ziguehi qui veut dire guerrier en ethnie bété.

Au fur et à mesure, des noms célèbres naissent dans la rue et y deviennent même des légendes. Parlant de légende, Tomorrow Magazine a rencontré Sahin Polo, l’un des Ziguehi les plus connus de Côte d’Ivoire, aujourd’hui professionnel de cinéma. Il nous en dit un peu plus, «Au départ, on ne se battait que par pur plaisir, mais on a compris que ces batailles de rue nous donnaient de la renommée et nous ouvraient énormément de portes. Dans la rue, la chose la plus importante, c’est de faire respecter son nom et ce respect-là se gagnait par la bagarre.» Voilà qui est clairement exprimé. Lamine ZANA, Ake RAYMOND, John Pololo, etc. Voici des noms ont régné lorsque le Ziguehi était à son apogée.

Outre leur mode de vie particulier, les adeptes de ce mouvement avaient un langage crypté bien à eux, le Nouchi. Il leur permettait de faire leurs ken ou leurs (trafics) à sans drap des pos (sans que les forces de sécurité ne se doutent de quelque chose). Le nom de cet argot typiquement ivoirien a une histoire. Selon Sahin Polo, Nouchi viendrait de la mauvaise prononciation de ‘’nous chions’’, des Soussous. Les Soussous, craint autrefois, étaient des jeunes d’origine guinéenne vivant dans la rue. «Nouchi vient de l’expression française nous chions. Chier, dans la rue, c’est faire n’importe quoi et beaucoup de Jeunes, en particulier les Soussous, aimaient l’employer… Au lieu de dire nous chions, ils disaient plutôt nous chi.» Nous raconte Sahin Polo.

D’autres sources, par contre, déclarent que le mot Nouchi viendrait de l’ethnie Malinké. En effet, il naîtrait des mots nou qui signifie narine et de chi qui en français veut dire poils. Selon cette source, Nouchi évoquerait donc les poils qui débordent de narines en faisant allusion au manque d’hygiène.

Le Nouchi a été inspiré de la vie du ghetto. Initialement créé pour servir de moyen de communication entre Ziguehi, il est rentré au fur et à mesure dans les différentes couches sociales. Des artistes musiciens bien connus dans le temps ont aidé à cette ‘’mondialisation’’du Nouchi en Côte d’Ivoire. On peut citer Kéké Kassiry ou le groupe RAS. Le Zouglou, style musical propre aux ivoiriens créé par des étudiants, né à la fin des années 80, utilise essentiellement le Nouchi comme moyen d’expression. Le titre ‘’Gboglo Koffi’’ des ‘’Parents du Campus’’ menés par Didier BILE, en est le parfait exemple.

Un trésor culturel de la rue

«Le nouchi c’est notre créole en quelque sorte, qui est parlé par presque toute la Côte d’Ivoire» déclarait en 2009 Nash, rappeuse ivoirienne et l’un des porte-flambeaux de cet argot. Plus qu’un simple langage de rue, le Nouchi est devenu l’une des identités culturelles principales de la Côte d’Ivoire. Personne n’aurait imaginé qu’un langage si ‘’vulgaire’’, employé par des vogos (vagabonds) serait un jour chanté et scandé par des milliers d’européens en extase lors d’un concert du mythique groupe ivoirien Magic System.

Ce jargon à l’ivoirien est d’autant plus séduisant qu’il est rempli d’originalité. Le Nouchi emprunte de nombreux mots des dialectes ivoiriens et même de l’anglais. Sahin Polo nous le démontre et déclare, «Boho est un mot Nouchi qui vient de l’ethnie guéré et qui veut dire mon ami. Il y a aussi dêbê qui veut dire natte en Malinké, mais qui signifie dans notre langage mettre K.O.»  Avant d’ajouter «On peut aller plus loin pour dire que le Nouchi est le seul langage qui allie une langue locale pour l’associer à un mot anglais. Vous avez souvent entendu mind bori. Eh bien, Mind en anglais c’est esprit et bori en Malinké veut dire rapide. Le Nouchi dit que mind bori veut dire avoir le cerveau qui réfléchit vite, être alerte et très réactif.» C’est de l’art.

Il faut être de véritables artistes pour créer tout ceci. Le Nouchi, incontestablement, est la plus grande richesse que la rue ait donnée à la Côte d’Ivoire et il évolue tous les jours.

L’Académie Française, l’instance internationale la plus imminente de la langue de Molière, a reconnu cette originalité du Nouchi et a décidé d’introduire officiellement quelques mots de ce jargon dans la liste des mots de la langue française, enjailler et  enjaillement,  sont des exemples. Ceci fait dire à Sahin Polo que le Nouchi n’a d’égal dans le monde, «Aucun autre argot dans le monde ne peut se comparer au Nouchi.»

Le valorisons-nous assez ?

Malgré sa valeur culturelle et sociale avérée, le Nouchi n’est pas assez ‘’exploiter’’ en Côte d’Ivoire. Il est certes utilisé par presque tous les africains, mais il en faut plus que ça. Notre Ziguehi s’en plaint d’ailleurs, «Je plains nos professeurs et nos chercheurs, car j’estime qu’ils ne font pas assez de recherches et celles qu’ils s’emploient à faire ne sont pas poussées. Celui qui cherche de l’or dans des fleurs ne le trouvera pas. Il faut mettre la main dans la boue, dans le sol pour le trouver. C’est malheureux que ce soit des étrangers qui s’intéressent le plus à ce grand atout culturel de notre pays.»  Cette remarque est d’autant plus pertinente que la plupart des recherches menées sur le Nouchi viennent d’étrangers, d’européens notamment.

Il faut arrêter de se mettre aux aguets et bondir sur les moindres fautes provenant de la rue. La rue produit également du positif.

Toutefois, une chose est sûre. Des entités morales en profitent grandement. De nombreuses entreprises utilisent le Nouchi pour vendre leurs produits. Il n’est pas rare de voir des mots comme soutra (aider) ou djô (se retrouver) sur des panneaux de publicité partout en ville. Alors pour qui voit loin et a le nez creux, le Nouchi pourrait devenir un moyen efficace de se positionner. N’a-t-on pas l’habitude de dire en Nouchi que Dindin man n’a pas lock ? (Celui qui est hésitant perd sa chance). Alors, ne laissons pas les autres valoriser cette richesse, sinon ils seront les seuls à en bénéficier.

Auteur de l'article

Yannick DJANHOUN

Yannick DJANHOUN est un Journaliste ivoirien de 30 ans. Actuellement Rédacteur en Chef de Tomorrow Magazine, c'est un passionné des questions touchant au leadership de la Jeunesse africaine et de l'éducation des enfants.

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