Interview exclusive : Didier DROGBA, Seul le talent ne suffit pas

Didier DROGBA

L’ex capitaine des Éléphants de Côte d’Ivoire, Didier DROGBA, est un homme profond. Toutes ces années de présence au haut niveau du football mondial, lui ont permis d’acquérir une mentalité exceptionnelle. Tomorrow Magazine a réalisé cette interview exclusive, dédiée à la Jeunesse africaine.

Tomorrow Magazine : Didier DROGBA, votre parcours inspire le respect, qu’est-ce qui vous a permis d’avoir une carrière aussi riche ?

Didier DROGBA : Je vous remercie. Vous savez, on pourrait passer des heures à raconter mon histoire. C’est un parcours footballistique qui a été émaillé de leçons de vie. Le football pour moi, c’est une profession, c’est un métier, c’est une passion avant tout, qui m’a permis de me construire et qui a fait de moi un homme accompli tout au long de cette vie.  Ce qu’il faut savoir c’est qu’avant, le football n’était pas un métier aux yeux de nos parents. Ce n’est pas comme aujourd’hui où un enfant de 5 ans peut librement dire à son père qu’il veut devenir footballeur et voir ce dernier le pousser à le devenir. Non, avant, lorsque tu disais que tu veux devenir footballeur professionnel, ce n’était pas considéré comme un métier. J’ai quitté la Côte d’Ivoire à l’âge de 6 ans pour la France et j’ai vécu avec mon oncle. J’y suis allé pour avoir plus de chance de réussir dans la vie. Heureusement pour eux, j’étais un bon élève, mais en même temps, j’étais épris de football.

Didier DROGBA

J’ai fait face à de nombreuses difficultés, telle que l’acclimatation. Il fallait aussi se faire de nouveaux amis, comprendre leur culture et croyez-moi à 6 ans, ce n’est pas facile. J’étais un peu perdu. J’étais loin de mes parents et à l’époque, il n’y avait pas de smartphones pour être en contact régulier avec la famille. En ce moment, on n’utilisait que les téléphones fixes et souvent la qualité n’était pas bonne. Ce sont des faits qui m’ont aidé à me forger un caractère, qui m’a servi plus tard dans ma carrière et dans des matchs importants.

TM : Que doivent retenir les Jeunes Africains de cette belle carrière qui est la vôtre ?

DD : Il y a plusieurs choses à retenir de ma carrière. L’une des plus importantes, c’est que seul le talent ne suffit pas. À 19 ans, j’étais un footballeur prometteur, mais amateur qui vivait à Marseille, en France. Souvent, je m’entraînais pendant une semaine et puis après, je disparaissais. Cela a duré jusqu’à ce que je sois recruté par un entraîneur qui a cru en moi et qui m’a fait intégrer la structure professionnelle du Mans FC. Ça a été un déclic, parce que c’est là que j’ai compris que le football n’était pas de l’amusement. Ce n’était plus juste une passion, c’était désormais un véritable métier. Quelque chose qui allait me permettre de prendre soin de moi-même et de subvenir aux besoins de ma famille. Mais il m’a fallu du temps à intégrer cela. Ça a duré 2 à 3 ans. J’ai eu la chance d’avoir cet entraîneur à mes côtés pour me conduire. Celui-ci me challengeait à chaque fois, en me demandant ce que je voulais réellement devenir…

Lorsque je suis arrivé au Mans, j’ai compris que le football est un réel métier avec des contraintes, des objectifs et des résultats à atteindre. Mais j’étais tout de même encore un peu rêveur, heureusement, j’ai compris après qu’il fallait travailler dur pour devenir meilleur.

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TM : Vous avez dit une chose très importante tout à l’heure : seul le talent ne suffit pas. Qu’est-ce qu’il faut d’autre ?

 DD : Je savais que j’avais du talent. Je le savais intérieurement. Ce n’est pas de l’arrogance, mais c’est une fierté de dire que moi aussi, je peux accomplir telle ou telle autre chose. Mais attention, entre je sais faire ça et affirmer que j’ai des qualités, il faut pouvoir appliquer la méthode adéquate pour valoriser son talent. Tu dois comprendre pourquoi tu es performant, pourquoi tu marques des buts, pourquoi tu en rates…

Voilà la différence entre moi, le footballeur qui pensait qu’il avait tout le talent et le footballeur que je suis devenu ensuite, celui qui a compris comment impacter un match de football et comment rebondir après une défaite. Il faut arriver à comprendre le pourquoi de l’échec, le pourquoi de la réussite et ensuite se donner les moyens d’avancer. Et ça, je pense que c’est tellement important comme message.

TM : Didier DROGBA, est-ce que l’expérience et la force mentale acquises dans le football, peuvent aider un Jeune dans la ‘’vraie vie’’ ?

DD : Je dirai oui sans hésiter. On a l’impression que les moments de vie vécus dans le foot, ne se produisent que dans le foot. Mais en regardant dans la vie de tous les jours, on se rend compte que c’est la même chose que nous vivons partout. Le football, c’est la vie en communauté. On est toujours avec un groupe de 15, 20, 40 personnes avec le staff. On vit au quotidien avec des gens qui viennent de différents horizons, de nationalités différentes, qui ont leurs propres habitudes. Avec ces personnes, vous partagez le même vestiaire et vous devez apprendre à vivre ensemble pendant 8, 10 ans et plus, avec des hauts et des bas. En dehors des stades, on rencontre aussi cette réalité de cohabitation, d’acceptation. C’est pour cela qu’il est bon de faire le parallèle entre le football et la vie normale. Pour moi, c’est très important.

TM : Beaucoup de Jeunes rêvent de devenir Didier DROGBA. Vivre la vie que vous menez et avoir une toute aussi belle et grande notoriété que vous. Est-ce facile d’être un homme célèbre ?

DD : On rêve tous de devenir le meilleur joueur au monde, on rêve de devenir une personnalité, on rêve tous de devenir célèbre comme Didier DROGBA, mais on ne se rend pas compte qu’avec la célébrité, arrive aussi la critique, la jalousie, l’envie, la suffisance et la popularité. Pour ma part, c’est vrai, j’ai toujours rêvé de devenir footballeur professionnel, parce que j’ai vu mon oncle jouer dans un stade de football pour la toute première fois, lorsque j’avais entre 6 et 7 ans. Mais ce qui est venu avec le succès, ce n’est pas vraiment ce que je voulais.

Didiier Drogba

La popularité, les gens qui montent sur ton véhicule, le fait de faire pleurer des personnes… Je n’ai pas demandé tout ça. Tu n’as plus la même vie. Et pourtant, ça va avec et il a fallu que je l’intègre. Il a fallu que j’accepte qu’il n’y a pas de succès sans médiatisation. Même la personne la plus humble, la plus timide, va être sous le feu des projecteurs. Prenons l’exemple du joueur français Ngolo KANTE, mon jeune frère. C’est une personne exceptionnelle, mais d’une humilité et d’une simplicité incroyable. C’est une personne effacée même je dirai. Mais on parle de lui tous les jours. En réalité, ce n’est pas ce qu’il veut, lui, c’est seulement jouer au foot qu’il a envie de faire, mais il a dû apprendre à vivre avec ça.

Ce n’est pas du tout facile d’être une personne célèbre, mais ce sont des étapes dans la vie d’un homme qu’il faut accepter de franchir. Ce sont des challenges de vie qu’il faut accepter de relever et c’est ce qui fera de vous un grand Homme.

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TM : Aujourd’hui, les Jeunes rencontrent des problèmes de tout ordre. Doit-on continuer d’espérer en un avenir meilleur pour ceux-ci ?

DD : Tout problème a une solution et la solution pour moi, c’est la patience et l’indulgence. Vous savez, j’ai subi beaucoup de blessures a des moments clés de ma carrière. C’était difficile. Au début, j’avais des contrats d’un an et durant ce temps, je pouvais traîner une blessure pendant 5 à 6 mois. Je me cassais la cheville, le péroné… Bref. Mais j’avais appris une chose. Lorsque tu joues un match et que tu marques un but, tu es content, mais lorsque tu es blessé, tu te morfonds. C’est une perte d’énergie. Toutes ces choses font partie de mon métier. Je devais accepter de traverser ces difficultés, ces problèmes. Plus vite, tu acceptes cela, plus vite la récupération se fait, parce qu’être positif, te permet d’accélérer ta rééducation, ton retour au jeu. Cela a été une force pour moi.

Didier Drogba

Chaque fois que j’ai été blessé, au lieu de passer mon temps à me morfondre et de dire « Ah ça ne va pas » ou « Quand est-ce que je vais revenir ? », je prenais ce moment-là pour étudier mes partenaires, pour participer aux séances d’entraînement, pour comprendre ce que je ne pouvais pas comprendre lorsque j’étais dans le feu de l’action. Ça a été l’une de mes plus grandes forces pendant ma carrière. Je ne sais pas d’où cela me vient, mais c’est un état d’esprit que j’ai développé, en me disant que tout ça fait partie du jeu. J’ai tellement eu de difficultés que pour finir, j’étais obligé de tout accepter.

TM : Où trouve-t-on cette grande force que vous avez ?

DD : C’est une force intérieure, et croyez-moi, nous l’avons tous en réalité. On a tous cette volonté de se relever et on ne peut pas la mesurer tant qu’on a pas vécu les échecs, tant qu’on a pas vécu l’adversité. Quelqu’un qui a mal ou qui boite, va trouver les ressources nécessaires pour se mettre à courir à cause de son objectif. On a vu ça plusieurs fois sur les terrains de football.

Nous avons cette capacité en nous, maintenant, il faut l’exploiter, il faut le savoir, il faut pouvoir la dominer. Si on arrive à la contrôler, on devient maître de son corps.

TM : Actuellement, le monde est frappé par la pandémie à Coronavirus et la Jeunesse paye un lourd tribut. Qu’est-ce que vous avez à leur dire ?

DD : J’ai envie de dire à la Jeunesse que sans le savoir, elle est en train de développer de nouvelles capacités. Même si c’est dur, même si c’est contraignant de rester confiné, de porter des masques, de ne plus se serrer la main, de ne plus se faire des accolades… Elle est en train de développer autre chose. Nous sommes tous en train de développer notre intelligence pour trouver des solutions qui nous permettront de pallier à nos manques.

Aujourd’hui, on utilise beaucoup le télétravail. Aujourd’hui, on a des centaines d’applications qui sont mises à disposition, pour garder le contact en ligne.  Avant, il y avait des personnes qui allaient aux toilettes et qui ne prenaient pas la peine de se laver les mains. Mais maintenant, à cause de la situation sanitaire, on utilise très souvent le gel hydro alcoolique et on se lave les mains avec du savon, dès qu’on touche une poignée de portes. On est beaucoup plus attentif et beaucoup plus concerné par ce qui nous entoure.

C’est vrai que c’est bon de se retrouver tous, de se regrouper, mais on va trouver des solutions, on se rencontrera d’une autre manière et on aura toujours un impact aussi important. Je ne me fais aucun souci de nous voir nous développer intellectuellement.

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TM : Didier DROGBA, nous sommes au terme de cet entretien, quel est votre mot de fin ?

DD : Pendant quasiment 20 ans de professionnalisme, j’ai fait rêver des Jeunes, puisque lorsque tu joues au football, qui est le sport roi, tu parles à tous les Jeunes de tout âge, et à partir du moment où tu entres sur un terrain de football, tu inspires en bien ou en moins bien. J’espère avoir inspiré des personnes en jouant au football et en étant moi-même. J’ai toujours été moi-même avec mes qualités et mes défauts. J’espère avoir réussi à partager ma passion à ces Jeunes. Je les encourage à aller dans ce sens et aujourd’hui, au soir de ma carrière professionnelle, j’espère les inspirer d’une autre manière, c’est mon plus beau rêve, mon plus gros match.

Le rêve de Didier DROGBA, c’est qu’on respecte encore plus notre profession et qu’on ne considère pas que les sommes d’argent. Il faut respecter tout le travail qu’on fait pour arriver à ce niveau, et aussi fait comprendre que, surtout en Côte d’Ivoire, on peut être joueur professionnel et aspirer à autre chose. On peut être joueur et demain espérer devenir président de la Fédération de football. On peut être mécanicien et demain espérer être propriétaire d’un garage ou devenir PDG d’une usine de fabrication de véhicules…

Le football, c’est un passage qui ne définit pas forcément l’Homme, mais qui permet à celui-ci d’évoluer, de s’ouvrir d’autres horizons et d’avoir une réflexion beaucoup plus large, une vision beaucoup plus large, afin de contribuer au développement de son pays. Voici ce que je veux désormais inspirer à la Jeunesse.

 

Interview réalisée par Yannick DJANHOUN

About Yannick DJANHOUN

Yannick DJANHOUN, aussi appelé Mister Colombo, est un Journaliste ivoirien. Actuellement Rédacteur en Chef de Tomorrow Magazine, Yannick est un passionné de la Jeunesse Africaine. Sa plume, il l'a met au service de la promotion du Leadership de celle-ci.

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KEFFA Douty
KEFFA Douty
4 mois il y a

« C’est une force intérieure, et croyez-moi, nous l’avons tous en réalité. On a tous cette volonté de se relever et on ne peut pas la mesurer tant qu’on a pas vécu les échecs… »
A la vérité donc, l’échec n’est rien d’autre qu’une opportunité de découvrir la force qui réside en nous! Merci Légende DD11.

Chapeau Yann, Mister Colombo, Fierté pour nous membre de IYF!!

KEFFA Douty

AKAKPO
AKAKPO
4 mois il y a

<> et Ça c’est sûre, nous devons , y arriver pour relever beaucoup de défis,comme celui de l’Education. Aussi allons y lire: Ock Sow Park qui dit, je cite: »les pays qui savent éduquer leur jeunesse dirigeront le monde entier ».